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11 octobre 2026

La littérature au service de la jeunesse Guinéenne/ Raymond Bamane*

Je ne sais pas par quelle exacte formule démarrer : servir la jeunesse par la littérature ou mettre la littérature au service de la jeunesse ? Au fond, peu importe la formulation. Une chose me semble évidente : la littérature peut être un repère, une boussole et un véritable outil d’éveil pour une jeunesse qui se veut consciente et résolue dans sa quête de savoir.

La jeunesse d’un État se façonne comme on façonne une œuvre. C’est par les idées, les conseils et l’éducation qu’on oriente ; par les exemples qu’on inspire ; par la connaissance qu’on donne à chacun la possibilité de mieux comprendre le monde qui l’entoure. C’est là que la littérature trouve toute son importance.

Un livre peut parfois faire ce qu’un long discours ne réussit pas à faire. Il peut toucher une personne, lui faire découvrir une autre réalité, lui donner envie de réfléchir ou simplement lui faire comprendre qu’elle n’est pas seule face à ses interrogations. Derrière quelques pages, il y a souvent une expérience, une souffrance, un rêve ou une leçon de vie.

Pour moi, la littérature n’est donc pas seulement une affaire d’écrivains et de lecteurs. Elle concerne toute la société, particulièrement une jeunesse qui a besoin de connaître son histoire, de découvrir ses écrivains, de comprendre les sacrifices des générations qui l’ont précédée et de réfléchir aux problèmes de son époque.

Lire, ce n’est pas seulement apprendre de nouveaux mots ou améliorer son niveau de français. Lire, c’est apprendre à réfléchir, à questionner ce qu’on nous dit et à regarder une même réalité sous plusieurs angles. Lorsqu’un jeune commence à réfléchir par lui-même, il devient capable de comprendre ses choix et sa responsabilité dans la société.

Quand le livre rencontre la jeunesse

Je ne parle pas uniquement ici en théorie. Mon propre parcours d’écrivain m’a permis de mesurer, à travers les rencontres et les échanges avec les jeunes, la force que peut avoir un livre lorsqu’il devient un objet de dialogue.

Lorsque j’ai écrit Les Lumières de Lampedusa, je voulais parler notamment d’une réalité qui touche profondément notre jeunesse : la migration clandestine. Derrière les chiffres, les statistiques et les discours sur l’émigration irrégulière, il y a surtout des jeunes, des familles, des rêves et parfois des tragédies.

À travers ce livre, j’ai voulu donner une voix à cette réalité et amener le lecteur à s’interroger : pourquoi certains jeunes sont-ils prêts à risquer leur vie en traversant le désert et la Méditerranée ? Que cherchent-ils ailleurs ? Que leur manque-t-il chez eux ? Et surtout, que pouvons-nous faire pour que l’espoir ne soit pas toujours associé au départ ?

Les échanges autour de ce livre m’ont conforté dans une conviction : lorsqu’un jeune se reconnaît dans une histoire, il accepte plus facilement d’entrer dans une réflexion. Un livre sur la migration peut ainsi devenir une porte d’entrée vers une discussion sur l’avenir, l’emploi, la famille, l’éducation, les responsabilités de l’État, mais aussi sur les rêves individuels et les choix de chacun.

C’est là que je comprends davantage la responsabilité de l’écrivain. Écrire, ce n’est pas seulement raconter. C’est aussi questionner, interpeller et parfois provoquer une prise de conscience.

La reconnaissance reçue par Les Lumières de Lampedusa, notamment avec le 2ᵉ prix du Grand Prix littéraire du Président de la République de Guinée, a renforcé en moi cette conviction : le livre peut trouver sa place dans les grandes discussions qui concernent notre société et particulièrement notre jeunesse.

Mais un livre ne doit pas attendre que le lecteur vienne à lui. Il faut aussi que le livre aille vers le lecteur.

C’est pourquoi nous devons davantage rapprocher le livre de la jeunesse. Il ne doit pas rester enfermé dans les bibliothèques ni être uniquement associé aux examens et aux devoirs scolaires. Il doit vivre dans les quartiers, les écoles, les universités et les espaces de rencontre.

La Guinée dispose déjà d’initiatives importantes qui vont dans ce sens. Les 72 Heures du Livre constituent un rendez-vous majeur autour du livre, de la lecture et de la création littéraire. D’autres manifestations, les rencontres scolaires et les activités consacrées à la littérature jeunesse offrent également des occasions de rapprocher les écrivains de leur public.

Mais nous pouvons aller plus loin.

Il faut donner aux jeunes l’occasion de rencontrer les écrivains, de leur poser des questions et de leur dire ce qu’ils pensent de leurs livres. Il faut créer une véritable conversation autour de la littérature.

Car un jeune qui rencontre un écrivain peut se dire : « Pourquoi pas moi ? »

Il peut découvrir qu’écrire est possible, que raconter son histoire est possible et que ses propres expériences ont aussi une valeur. Peut-être qu’un jour, ce jeune prendra à son tour une plume pour raconter ce que notre génération aura vécu.

C’est pourquoi les manifestations littéraires ne devraient pas être seulement des événements de quelques jours. Elles devraient être le point de départ d’un travail qui se poursuit toute l’année dans les écoles, les universités, les bibliothèques, les maisons de jeunes et les quartiers.

Nous pouvons créer davantage de clubs de lecture, organiser des rencontres régulières entre écrivains et élèves, développer les concours de nouvelles et de poésie, organiser des lectures publiques et permettre aux jeunes de présenter eux-mêmes les livres qu’ils ont lus.

Il faut surtout que le jeune puisse se reconnaître dans ce qu’il lit. Lorsqu’un adolescent de Conakry, de Kindia, de Kankan, de Labé ou de Nzérékoré découvre dans un roman un personnage confronté à des préoccupations, une famille, des rêves ou des difficultés qui ressemblent aux siens, le livre cesse d’être une chose étrangère. Il devient le miroir d’une partie de sa propre existence.

Nous avons souvent tendance à parler de la jeunesse comme si elle était seulement l’avenir du pays. Elle est aussi son présent. Elle vit aujourd’hui les réalités de notre société et sera demain celle qui prendra les décisions. Il faut donc la préparer dès maintenant, non seulement matériellement, mais aussi intellectuellement.

On peut construire des routes, des écoles et des bâtiments ; mais si nous ne construisons pas des esprits capables de penser, de créer et de prendre des responsabilités, notre développement restera incomplet.

La littérature peut participer à cette construction. Elle peut apprendre à notre jeunesse à rêver sans lui cacher les difficultés, lui donner de l’espoir tout en l’invitant à regarder la réalité en face, lui rappeler d’où elle vient et lui donner envie d’aller plus loin.

C’est pour cela que je crois que la littérature doit être mise au service de la jeunesse guinéenne : comme un outil d’éducation, de réflexion et d’éveil.

Et si nous voulons véritablement accomplir cette mission, commençons par une chose simple : ne plus attendre que les jeunes viennent chercher les livres, mais allons avec les livres à la rencontre des jeunes.

* Les lumières de Lampedusa/ Raymond Bamane, Editions Ganndal, 2023 a obtenu le 2ème Prix du Grand Prix du Président de la République de Guinée 2026